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Le match des matchs

 

 

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 Je ne pensais pas vivre assez vieux pour revoir un match qui atteindrait le niveau de celui joué par les Barbarians et les All Blacks à Cardiff en 1973. Mais celui-ci y est parvenu. » Le grand John Reason fit ce tendre aveu le lendemain dans le Sunday Telegraph.

Et cet Australie-France, devenu lui aussi légendaire, disputé devant 20 000 spectateurs au Concord Oval, dans une coquette banlieue de Sydney, décidait d’une place en finale de la première Coupe du monde.

La Nouvelle-Zélande et l’Australie, co-organisatrices, s’étaient arrangés, en tripatouillant la composition des groupes – quatre, de quatre équipes – et la programmation pour qu’à la fin, c’est-à-dire le 20 juin, tout cela se termine par un All Blacks – Wallabies de derrière les fagots à l’Eden Park d’Auckland, ce qui, à l’époque, n’était pas illogique.
Personne n’avait résisté aux hommes en noir, des Italiens jetés en pâture lors du match d’ouverture (70-6) jusqu’aux Gallois, tout contents du tour joué aux Anglais (16-13) une semaine plus tôt, en demi-finale (49-6).

Les Australiens étaient prêts pour l’affrontement final, le temps de balayer l’Irlande (33-15) et la France si poussive à l’entame (20-20 devant l’Écosse) et en quart de finale (31-16 face aux Fidji). Alan Jones, l’arrogant entraîneur, n’avait-il pas déjà réservé avion et hôtel au ‘’Pays du long nuage blanc’’ ?

Côté français, l’équipe gagnante du Grand Chelem lors du Tournoi des 5 Nations en début d’année n’impressionne plus personne. « Après le quart de finale disputé en Nouvelle-Zélande contre les Fidjiens, rappelle Pierre Berbizier, demi de mêlée, la Coupe du monde était terminée pour moi. On avait dû me poser sept ou huit points de suture à une fesse. Fatalement, en arrivant à Sydney, j’ai pris du recul et j’ai pu observer ce qui se passait. »

Ce qui se passait ? Pour simplifier : d’un côté il y avait la presse française, pas bien indulgente, pour sûr, de l’autre Jacques Fouroux, l’entraîneur, en pleine paranoïa. Une grande tragédie intérieure persécutait celui que l’on nommait ‘’le Petit Caporal’’, une exaltation perpétuelle de l’honneur, de la fierté, de la fidélité, du sacrifice. Ce qui avait un double inconvénient. L’énergie que dépensait Fouroux à bretter avec les journalistes, nerveusement, l’épuisait. Pire, c’était autant d’heures à l’éloigner de son équipe. Six jours passés ainsi étaient la garantie d’une catastrophe le samedi.

Voilà donc où on en était quand l’idée, après le repas du lundi soir, vint à Berbizier d’interpeller son ami Fouroux : « D’où je suis maintenant, je la vois vivre cette équipe. Elle dégage une force, je la sens cette force. Alors, laisse tomber les journalistes et reste avec les gars. »

« Peut-être, répondit Fouroux, mais à condition que tu sois au milieu d’eux. »

Personne ne l’a jamais contesté, même Daniel Dubroca, le talonneur, capitaine à l’époque. Sur le terrain, au moins, le relais de Jacques était Pierre Berbizier tant ce professeur d’éducation physique de formation avait l’habitude de dire le plus clairement possible les choses les plus calées. Il passa donc la nuit à réfléchir et vint trouver le lendemain matin le Dr Pène, éberlué, en lui annonçant : « Il faut me bander, samedi, je vais jouer. »

Et le match défile… Entame australienne sérieuse et efficace (un drop, deux pénalités, 9-0) mais attention, Jacques Fouroux : « On avait décidé de ne pas pousser la première mêlée mais la deuxième. Et alors là, Garuet a tordu son opposant, un certain Lillicrap. »

Le premier essai français fut marqué juste avant les citrons (9-6) puis tout s’emballa après l’essai du génial Campese, placé ce jour-là à l’arrière (15-6), le XV de France répond dans la minute suivante par Sella puis Lagisquet est à la conclusion d’un nouveau balayage, Cambérabéro passe une pénalité, les Français mènent 21-15. L’arbitre écossais M. Andersson s’était jusque là contenté de surveiller sévèrement les Bleus mais il ne voit pas un en-avant sur touche et accorde l’essai au troisième ligne Codey à un quart d’heure de la fin. Michael Lynagh, toujours recordman des points marqués chez les Wallabies, passe la transformation (21-21).

Le suspense devient insoutenable, il est huit heures du matin ce samedi-là de l’autre côté de la Terre, en France et, lève-tôt, couche-tard, amateurs de rugby, tout le monde est bien réveillé.

Les deux équipes s’échangent encore deux pénalités, Lynagh d’abord puis Didier Cambérabéro à l’entrée des arrêts de jeu (24-24). On se prépare aux prolongations, qui seraient les premières de la jeune histoire de la Coupe du monde.

Les Australiens renvoient les Français dans leur 22 mètres pour, crurent-ils, repousser la menace. Mais voilà la touche finale à ce sommet du jeu : une relance des trois-quarts dans un trou de souris entr’aperçu et au milieu de terrain, le sacrifice des deux piliers pour faire vivre le ballon. Nous voici dans les 22 mètres australiens et le numéro 8 Rodriguez, à bout de souffle, envoie le ballon à Serge Blanco qui l’appelle, lancé vers le drapeau de coin, avec trois gros Australiens à ses trousses. En-avant de Rodriguez ? Blanco : « Quoi ? Un en-avant ? Au moment de ramasser le ballon, son pied le touche légèrement mais pas ses mains ! » De génie dans le jeu, Serge Blanco n’en a jamais manqué. Et avec sa langue bien pendue, le talent ne lui a pas fait défaut non plus. Voilà un joueur qui fut capable de vous bouleverser la physionomie d’une rencontre comme pas un et qui aujourd’hui peut, quand il est chaud, vous retourner une salle comme pas deux. Alors c’est entendu, d’en-avant il n’y a pas eu. Le talonneur Tom Lawton vient le plaquer mais « toute ma vie, il me manquera cinquante centimètres » avouera-t-il plus tard…

La transformation est rajoutée par Cambérabéro (30-24), on joue la 85e minute et M. Andersson juge que c’est bien assez.

La porte des vestiaires français restera fermée plus d’une heure puis les joueurs, toujours en tenue de match, sortiront au pas de course pour regagner le centre du terrain du Concord Oval, vidé de ses spectateurs. Et dans le silence de la nuit tombante, sous l’impulsion du pilier Pascal Ondarts, montera le chant basque Boga Boga.
« L’assassin revient toujours sur les lieux de ses crimes. » lâchera un journaliste australien dépité…

Le télécopieur du Rushcutter Travelodge cracha un courrier de ministre pour féliciter les impétrants. « Attention, les gars, là-bas en France, ils sont en train de célébrer, pour l’instant, des deuxièmes. » Jacques Fouroux prévint ses joueurs, le ‘’Petit Caporal’’ avait le nez fin. L’équipe de Dubroca laissa à Sydney la fraîcheur physique et mentale qui lui manqua contre les All Blacks, le samedi suivant à l’Eden Park. Et de finale, au fond, il n’y eut pas (9-29).



11/09/2013
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