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15 points : un point pour chacun, c’est la juste mesure d’un succès collectif ( France –Ecosse 1955)

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Comme une grenade jaillit des barbelés, la mandarine décrivit une trajectoire par-dessus les fils de fer et vint rouler, sans éclater, sous la bottine du juge de touche. Celui-ci, engoncé dans un vieil anorak de campeur, le pantalon glissé à la diable sous une chaussette en tire-bouchon, évoqua davantage ces pionniers têtus qui propagent le rugby dans nos banlieues que les représentants duveteux dont nous gratifie à l’ordinaire le pays du tweed. On le prit donc pour un Français, un traître en somme, et pendant quelques instants ce fut un beau tollé, car cet individu placide brandissant un drapeau blanc qui n’était pas celui des capitulations en rase campagne s’employait sans raison apparente à annuler l’essai que venait de marquer l’équipe de France. Les Écossais étaient sur des chardons ardents, et ce qui ne manque pas de piquant aussi, ne comprenaient guère plus que nous.

        Le remous des grandes colères offensives faisait onduler l’échine du public. On entendait des cris comme : « En avant ! » et je crus que la 5e division (tribune d’honneur) allait monter à l’attaque. Je tremblai un moment pour les « relations », ces fameuses relations franco-britanniques qui prennent un si bon tour, depuis quelque temps, puis le calme revint. On s’aperçut que le banlieusard n’était autre que M. Wilson de la Scottish Rugby Union (les voilà bien les trois points de Wilson), et qu’en définitive l’opération se soldait par un seul mort : le ballon   

        Depuis près de cinq minutes, en effet, les joueurs, flanqués d’un directeur vif et cavaleur comme un écureuil, s’affairaient en de vains efforts à besogner un ballon mort, ce qui n’est pas bien ragoûtant, et l’on peut se demander ce qui se serait passé si l’essai refusé à Boniface n’était intervenu pour le ressusciter. À supposer qu’aucun coup de pied n’ait trouvé la touche ou que M. Elliot, trop occupé à épier la mêlée, n’ait pas songé à lever un œil vers ses auxiliaires, il est loisible d’imaginer que le reste de la partie se serait déroulé dans l’inanité et l’absurde. Pourquoi ne dote-t-on pas les juges de touche d’un sifflet qui leur permettrait d’adresser à l’arbitre un faire-part de décès ? La plus stricte intimité à laquelle on veut s’en tenir pour les choses du rugby engendre trop souvent de ces situations illogiques et injustes.

        À part cet incident sans conséquence, ce match France-Écosse, disputé par un froid à ne pas mettre un kilt dehors, ne nous a donné que des satisfactions. Pour mon fait, je ne comprends pas pourquoi j’ai adhéré si tard à ce sport total ; il est vrai qu’un écart profond d’intérêt et de valeur intrinsèque me semble séparer le rugby international de celui qu’on peut déguster à l’étiage régional, du moins à Paris. Je n’ai pas à faire ici des réserves d’expert et je suis parfaitement satisfait des quinze joueurs de France, de Labadie à Vannier. On pourra regretter que celui-ci ait manqué quelques transformations faciles, mais comme dans l’ensemble c’est lui qui a paru transformé, nous n’y perdons rien. Et puis, peut-être un sort malin, des complicités impalpables, se conjuraient-ils pour que l’équipe de France ne marquât pas plus de quinze points : un point pour chacun, c’est la juste mesure d’un succès collectif.

        Il me reste à féliciter les 30 000 bronchiteux, qui ont contracté le frisson fatal sur les gradins de Colombes pour applaudir trente gaillards, autorisés par privilège à se réchauffer à coups de claques dans le dos et de courses folles. Lorsque, sur les dribblings des avants écossais, Jean Prat criait : « Couchez-vous ! »,   je n’avais d’abord pas compris que c’était à nous qu’il s’adressait. En ce qui me concerne, en tout cas, c’est fait !

        Et avec 39° de fièvre au tableau d’affichage.

 

Antoine Blondin

 

PS: Contrairement à ce que pourraient croire les profanes, on ne dit pas qu’un ballon est mort lorsqu’il est égaré. Le ballon mort est un ustensile réduit à son enveloppe charnelle, mais privé d’âme et déserté par l’esprit de jeu. (Note d’Antoine Blondin.)

L’Equipe , 12 janvier 1955



02/09/2013
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